L'ironie, la parodie

Les stéréotypes et la distanciation comique

En tant que lecteur, nous ne pleurons pas les aventures malheureuses de Zadig, nous ne sommes pas touchés comme nous le serions de celle d'un héros de roman. Cest que le conte joue de la distanciation: il interdit toute identification. Les personnages ne sont pas des personnes, ils restent des silhouettes incarnant des types, instruments de la réflexion, la servant sans l'effacer. Les personnages figurent des catégories et rangent Zadig au sein des textes d'idées et non dans le genre romanesque. Le décor orientaliste, parodique en tant qu'il ne vise pas le réalisme mais la schématisation, le jeu avec les codes et les imaginaires contribuent également à l'élaboration philosophique du conte. Tout tend vers l'idée, la réflexion, sans pour autant y verser complètement, mais en éloignant radicalement le conte des voies de l'identification et de la sensibilité romanesque. Ce travail de la fiction à travers le genre du conte et le décor oriental fait de nouveau signe vers une philosophie se moquant du sérieux, de l'investissement de soi dans un questionnement passionné.

Écrire un conte consiste aussi à refuser la polémique violente des débats théologiques débouchant parfois sur l'exil, la condamnation, voire l'exécution des adversaires. Voltaire ne tient pas à disputer de la Providence, mais à décentrer les certitudes religieuses et philosophiques concernant la Providence. Il attaque une posture, en décentrant les enjeux pour les fondre dans la matière du cosmique, de l'ironie, de la raillerie amusée. L'ironie consiste à dire, par raillerie, le contraire de ce que l'on pense, non pour imposer son point de vue, mais pour inviter au scepticisme, au doute, celui qui est sûr de savoir. Voltaire ne critique pas abstraitement les romans de chevalerie aux exploits invraisemblables, mais nous fait rire en exagérant leurs procédés (chapitre XVII) ; il n'attaque pas franchement les romans d'amour mais en fait sentir la mièvrerie et l'idéalisation utopique: les femmes volages prolifèrent dans Zadig et n'ont rien de la pluralité des dames du roman courtois. En un mot, Voltaire parodie: il tisse la narration du conte avec des emprunts comiques, ironiques, humoristiques, des stéréotypes romanesques. Cette parodie met définitivement à distance le sérieux comme l'idéal: c'est écrire en faveur du réel contre les chimères que les romans idéalisateurs veulent accréditer.

L'usage de personnages stéréotypés, marionnettes du rire voltairien, redouble le procédé parodique et ironique. Les aventures, les styles, les personnages: rien ne doit prêter à l'interprétation sérieuse. On trouve donc les attentes éculées poussées à leur comble: la femme volage qui déçoit le héros amoureux et naïf, le roi tyrannique qui fait tomber son favori en disgrâce au gré des caprices, le voleur sans vergogne, le rival envieux, l'ermite sage à la longue barbe. Ces schémas permettent au cosmique de fonctionner à plein, sans identification possible. Pour Voltaire, on réfléchit dans le cosmique. La distance amusée qui découle alors de ce gai savoir ressemble fort à la sagesse rieuse des aventures de Zadig. Les partis pris du conte voltairien conduisent à une trinité principielle: art, scepticisme et comique contre didactisme, dogmatisme et sérieux.

Les parodies littéraires: matériau de l'ironie voltairienne

On a vue que le traitement des personnages s'opposait radicalement à l'identification romanesque. Les réécritures à l'œuvre dans Zadig se démarquent également du genre romanesque en le parodiant. Stigmatiser le roman revient à porter un coup de plus à toute forme d'idéalisme, de sublimation des sentimentes et de la réalité par la fiction du cœur où les sentiments du lecteur priment toujours la réflexion. Les cibles privilégiées de cette parodie anti-idéaliste sont le roman de chevalerie et le roman courtois. Dans ce dernier, l'amour est magnifié et le courage exalté: le héros traverse des aventures d'où sa volonté et sa force sortent victorieuses. Au rebours de ce modèle du chevalier parfait, on trouve Zadig, héros estimable, mais dont les entreprises débouchent souvent sur des échecs cuisants. Non seulement il ne progresse pas toujours, mais il régresse souvent, allant jusqu'à devenir esclave.

La subversion ironique des codes vise également le roman sentimental, larmoyant ou idéalisant (chapitres VIII ou XVI), et le conte érotique aux effets éclués (chapitre XIII). Ces parodies impliquent un lectorat érudit, qui puisse décrypter les allusions et les parodies des genres moqués ; elles jouent d'ironie afin d'aguerrir le sens critique des lecteurs et de montrer la naïveté ridicule qu'il y aurait à croire la peinture idéale et mièvre de ces romans. L'effet parodique rappelle la leçon de Zadig: ne pas croire sans faire l'exercice de la différence, de la relativité, soutenu par le travail d'un entendement qui regarde le monde tel qu'il est et non devrait être. L'ironie parodique sert donc la morale du conte. Outre les parodies romanesques qui construisent nombre d'épisodes de l'œuvre, certains passages empruntent à des topiques ou des mythes repris par Voltaire. Il en va ainsi du pastiche des discours savants au chapitre VI, lorsuqe le Docteur énumère les disciplines qu'il enseigenrait à l'enfant auquel il faut donner un père. Ou bien encore du pastiche du style biblique au chapitre VII, dans le discours de l'Envieux. Le principe de réécriture, du pastiche à la parodie exige une lecture critique, un regard ironique sur le texte, symbolisant la leçon de relativité et de modération prônée par Voltaire.

Enfin, on pourrait évoquer la référence au mythe d'Œpide, figure de la quête des origines, de l'aveuglement humain et du pouvoir du destin sur la volonté humaine (chapitre XIX en particulier). Reste à citer l'allusion à la sagesse du roi Salomon (chapitre VI), le recours au bestiaire biblique avec le basilic du chapitre XVI. On peut ainsi conclure à l'omniprésence des références qui font du conte le dépositaire d'une culture et d'une mémoire critiques où le jugement doit s'exercer, reconnaître les références, se tenir toujours en éveil. L'abondance des allusions, parodies, pastiches, toutes ces formes de réécriture, garantissent l'épreuve du relatif comme la vivacité de la lecture.


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